Principes et pratiques d’une esthétique libre
Origines et fondements du théâtre incontrôlé
Antoine Guillot, metteur en scène et fondateur de La Compagnie Caravelle, élabore un dispositif scénique qu’il baptise « théâtre incontrôlé ». Dans ses lectures et sa pratique il s’inspire d’Antonin Artaud, Peter Brook, Sarah Kane ou Jan Fabre et se demande comment réconcilier esthétique, questionnement social et rôle politique du théâtre. Cette recherche personnelle, expérimentée dès 2005, s’inscrit dans un laboratoire en évolution permanente. Elle consiste à éliminer tout superflu pour que la création naisse du comédien réagissant au moment présent. Le « théâtre incontrôlé » place ainsi l’acteur au centre, dans une performance qui coïncide temps de création et temps de représentation, pour saisir un fragment de réalité. Les objectifs affichés sont explicites : prendre conscience du monde, devenir acteur de sa société, porter l’urgence du théâtre en tout lieu et construire avec le public un espace de débat.
Principes artistiques : une esthétique du risque et de l’empathie
Une performance populaire et organique
L’esthétique du théâtre incontrôlé s’oppose au spectaculaire gratuit ; elle cherche à redonner ses lettres de noblesse à l’émotion et à créer une empathie entre comédien et spectateur. L’acteur joue sa vie « tel un gladiateur des temps modernes » ; la performance se construit dans la mise en danger constante et dans la liberté de l’acteur‑créateur, sans pour autant renoncer à la rigueur dramaturgique.
L’objet, la danse et la transe
Deux leviers donnent à ce théâtre sa force sensorielle. D’abord, la performance physique : la danse et la transe permettent à l’acteur de porter des valeurs et des histoires qui résonnent avec l’histoire collective et personnelle. Ensuite, la scénographie d’objets : les objets détournés racontent une histoire autonome et s’accompagnent de fumées, poudres de couleur, lumières et musiques pour créer une atmosphère immersive.
Une écriture de plateau évolutive
Le théâtre incontrôlé repose sur la notion de work in progress permanent. Dans la création Cabaret, par exemple, Antoine Guillot indique que l’équipe ancre la scénographie dans des objets dont l’usage premier est détourné ; les costumes deviennent de véritables déguisements et le jeu se construit en une écriture de plateau poussée jusqu’au moment de la représentation. Ce processus rend la représentation performative autant dans sa fabrication que dans son résultat, et pousse les acteurs à expérimenter continuellement de nouveaux gestes et de nouvelles adresses.
Une esthétique transdisciplinaire
La démarche favorise la transdisciplinarité en mêlant arts visuels, musique et textes originaux afin d’articuler la grande Histoire et les histoires individuelles. Les créations interrogent l’identité – individuelle et collective – et traitent de sujets sociopolitiques comme la maladie, la violence ou l’inceste, de manière poétique et incarnée.
Une démarche territoriale et internationale
La Compagnie Caravelle déploie ses actions selon quatre axes : création, territoire, EAC (éducation artistique et culturelle) et média. Sur le territoire Savoie Mont‑Blanc la compagnie développe une mini tournée des Alpes et collabore avec des hôpitaux, des prisons et des structures d’accueil. À l’international, elle diffuse des spectacles et transmet ses méthodes en Algérie, aux Caraïbes et à Taïwan. Lors d’un workshop à Taipei en 2024, Antoine Guillot a transmis les fondements du théâtre incontrôlé à des comédiens professionnels ; l’objectif était de les amener à prendre conscience du monde qui les entoure, devenir acteurs de leur société et se mettre en danger.
L’axe EAC : transmettre et démocratiser
L’éducation artistique et culturelle est au cœur de la mission de la compagnie. Elle intervient dans les options théâtre des lycées d’Annecy et de Chambéry, propose des projets avec l’Université Savoie Mont‑Blanc et l’ENAAI, et organise des stages et master classes de la primaire aux études supérieures . Cette volonté d’ouvrir le théâtre à tous l’amène aussi à proposer des ateliers dans les EPHAD, les hôpitaux, les prisons ou les quartiers isolés. L’objectif est de rendre le concitoyen spectateur et de l’intégrer parfois au processus de création.
Exemples de spectacles illustrant le théâtre incontrôlé
Paradis Perdu – Sauvage de monde (2026)
Ce spectacle, créé en 2008 et réécrit plusieurs fois, constitue l’un des trois volets du triptyque Théâtre Incontrôlé aux côtés de Il vit et de Guillotine. La version 2026 met en scène un comédien nommé Paradis qui cherche à comprendre un monde débordant d’injustice, de violence et d’amour impossible. Le spectacle reprend l’idée du « feu au centre de la cité » : l’acteur devient la matière sacrificielle autour de laquelle la communauté se rassemble. La scénographie est volontairement simple : plastiques, malles, tissus et objets épars transforment le plateau en mer, décharge ou linceul, et la musique traverse la pièce comme une pulsation. L’écriture de plateau occupe une place centrale et chaque élément répond à une nécessité, illustrant parfaitement la recherche du théâtre incontrôlé.
Guillotine (2023)
Le spectacle raconte l’histoire d’une victime d’agression laissée pour morte à Paris et qui tente de se reconstruire. Dans sa note d’intention, la compagnie rappelle que « Guillotine » n’est pas seulement le récit d’une agression mais surtout un cri de désir de vie qui conduit le spectateur dans trois tableaux distincts. La construction scénographique en trois parties explore successivement l’absurdité administrative, la confrontation avec les agresseurs et, enfin, la danse et la transe où seul le corps violenté parle. Le troisième tableau se joue sur une chorégraphie et un mur de lumière qui dialoguent avec la victime, obligeant le public à devenir témoin passif d’un corps en danger et soulignant l’aspect performatif du théâtre incontrôlé.
Il vit – Taïwan (2024)
Coproduit en mandarin avec des partenaires taïwanais, Il vit est le monologue d’un jeune homme en train de mourir, on assiste à ces derniers moments qu’il décide de mettre en scène. Le spectacle est composé de trois parties : la première est improvisée ; elle permet au comédien de poser la situation et de jouer avec la frontière entre fiction et réalité. La deuxième partie est un texte écrit dans un langage poétique, et la troisième se transforme en danse/transe accompagnée d’une bande sonore. La note d’intention évoque une génération née dans l’ombre de la pandémie de sida, sans utopies et confrontée à des crises économiques et écologiques. La traduction et l’interprétation en mandarin obligent l’équipe franco‑taïwanaise à trouver un langage universel autour de la maladie et de la mort. L’internationalisation de ce spectacle montre comment le théâtre incontrôlé crée des ponts culturels.
Au Creux de la Brèche (2024)
Ce spectacle – écrit et interprété avec Camille Dégeorges Ruffelaere, Jérémie Buatier, Isabelle Roux Lalisban et Antoine Guillot – aborde le tabou de l’inceste. La comédienne est seule sur scène avec son violoncelle ; elle porte la parole des victimes et mène le spectateur dans sept tableaux où se mêlent musique, danse et chant. La note d’intention explique que le spectacle s’appuie sur des témoignages et une approche sociologique pour dresser un tableau suffisamment éloquent et montrer aux spectateurs que l’inceste « c’est ça ». La dramaturgie utilise des témoignages audio, une interaction entre violoncelle et dispositif électronique, des moments chorégraphiques et des textes poétiques. En traitant un sujet socialement censuré, le spectacle traduit la dimension politique et engagée du théâtre incontrôlé.
Cabaret (2021)
Conçu pendant la crise sanitaire pour être joué partout, Cabaret associe chant, danse et théâtre dans une forme résiliente. Le spectacle revisite la forme du cabaret pour retrouver les spectateurs dans leurs lieux de vie et propose un discours engagé sur la société contemporaine. Les acteurs y endossent plusieurs rôles (comédien, danseur, chanteur) et la compagnie relance son réseau de mini tournée des Alpes, jouant dans des lieux alternatifs (places de villages, musées, salles des fêtes). L’esthétique se réfère explicitement au théâtre incontrôlé : la scénographie détourne des objets, les costumes deviennent déguisements et l’écriture de plateau est poussée jusqu’au moment de la représentation.
Le parcours d’Antoine Guillot
Antoine Guillot est né à Annecy en 1989 et a suivi des études de philosophie et d’art dramatique. Il fonde La Compagnie Caravelle en 2010 et mène depuis cette date la recherche du théâtre incontrôlé. Après un premier solo Paradis Perdu en 2008, il multiplie les collaborations : performances au Musée Faure d’Aix‑les‑Bains, direction du Festival du livre jeunesse, création de la société Amistad Prod et du média Carnet d’Art. Il écrit et met en scène Génocide mon amour en 2015, une adaptation du Songe d’une nuit d’été et travaille sur des spectacles en Algérie (Bastille day), en Algérie (Guillotine) et à Taïwan (Il vit) . Il agit également comme dramaturge et acteur dans des films, et participe à des jurys internationaux. Son parcours se caractérise par la création de ponts culturels : il traduit ses textes en mandarin, arabe ou espagnol, et propose des résidences à Taïwan, en Algérie ou dans les DROM COM. En parallèle, il dirige des ateliers et workshops sur le théâtre incontrôlé dans des lycées, des universités et auprès de comédiens professionnels .
Pourquoi ce théâtre est-il artistique, structurel, politique et engagé ?
- Artistique : le théâtre incontrôlé épure l’acte théâtral, utilise des scénographies d’objets, la danse, la transe et la musique pour créer un face‑à‑face sensoriel qui remet l’acteur et le spectateur au centre du dispositif. L’écriture de plateau et la transdisciplinarité rendent chaque spectacle unique et vivant .
- Structurel : la compagnie s’organise autour de quatre axes (création, territoire, EAC et média) et développe un réseau de diffusion en Savoie et à l’international. Les spectacles sont pensés pour être joués dans des lieux divers (scènes, places de village, hôpitaux) et s’adaptent aux contraintes techniques.
- Politique : les thèmes abordés (violence, inceste, maladie, domination masculine, identité) visent à faire réfléchir la société. Les spectacles appellent à la liberté, à la résistance et à la prise de parole – que ce soit en dénonçant l’inceste , en montrant une mère confrontée à la violence de son fils ou en exprimant le désir de vie malgré l’agression.
- Engagé : la compagnie travaille avec les lycées, les universités, les EPHAD, les prisons et les hôpitaux ; elle propose des ateliers et stages pour rendre le théâtre accessible et intègre parfois les citoyens dans le processus de création. Les spectacles sont diffusés en français, en mandarin, en arabe, etc., pour rencontrer des publics variés.
Conclusion
Le théâtre incontrôlé élaboré par Antoine Guillot et La Compagnie Caravelle réinvente la pratique scénique en privilégiant l’instant présent, la prise de risque et la liberté de l’acteur. Il s’incarne dans des spectacles fortement documentés, structurés et transdisciplinaires, qui interrogent le monde contemporain et proposent au spectateur une expérience sensible et participative. Ancré dans un territoire et ouvert sur le monde, ce théâtre non contrôlé est à la fois un geste artistique, une organisation structurée, un acte politique et un engagement social.
