Pourquoi La Compagnie Caravelle est-elle pirate ?

Une éthique de la navigation : naissance d’un théâtre incontrôlé

La Compagnie Caravelle porte depuis 2010 un souffle d’insoumission.  Son directeur artistique, Antoine Guillot, a placé sa pratique sous le signe d’un « théâtre incontrôlé » qui refuse de se laisser enfermer dans les canons dramatiques. Ce choix est fondé sur quatre axes revendiqués sur le site de la compagnie : créer des spectacles, mener des actions sur le territoire, former et partager par l’éducation artistique et culturelle (EAC) et occuper un espace médiatique.  Pour chaque axe, une logique de navigation apparaît : traverser les frontières sociales, décloisonner les pratiques et toujours remettre en question la forme.

Cette vision remonte aux premières créations d’Antoine Guillot.  Né en 1989 à Annecy, formé au conservatoire de Grenoble puis à l’École supérieure d’acteurs de cinéma et de théâtre de Liège, il assume une recherche « d’un théâtre incontrôlé » depuis la création de la compagnie en 2010.  Il revendique la volonté de « créer des ponts » et d’abolir les frontières culturelles et sociales, que ce soit sur le territoire savoyard, dans ses actions d’éducation ou au travers d’œuvres qui voyagent jusqu’à Taïwan, aux Caraïbes ou en Algérie.  Cette vocation à déjouer les frontières nourrit un imaginaire de corsaire : la troupe avance par effraction artistique, sans demander l’autorisation.

Une confrérie de matelots : l’équipage

Dans cette épopée, les artistes sont appelés « matelots ».  Le site de la compagnie recense une trentaine de membres de l’équipage : comédien·ne·s, danseur·se·s, musicien·ne·s, dramaturges et technicien·ne·s. Cette communauté mêle diplômé·e·s de conservatoires et d’université en occident et ailleurs dans le monde, artistes autodidactes, metteur·euse·s en scène, auteurs, interprètes et musiciens.  La liste des « matelots d’hier » affiche des dizaines de compagnons passés qui ont contribué à faire évoluer Caravelle.  En adoptant une nomenclature maritime, la compagnie se perçoit comme un navire dont chaque déplacement est tributaire de sa communauté.

Au‑delà des biographies individuelles, cette confrérie a une dimension militante.  La compagnie a lancé La Confrérie des Pirates, un réseau destiné à relier artistes et compagnies partout dans le monde afin d’échanger sur les créations et actions culturelles, réfléchir au rôle de l’artiste et mutualiser les ressources.  Par ce réseau, Caravelle se proclame clairement « pirate » : elle s’associe avec d’autres navires culturels pour partager des savoir-faire, construire des escales et inventer de nouveaux itinéraires hors des routes commerciales. La Confrérie est l’expression d’une solidarité face aux tempêtes économiques qui affectent les arts vivants.

Une idéologie de rupture : théâtre incontrôlé et liberté créatrice

Qu’est‑ce qu’un théâtre incontrôlé ?  Sur la page « Vers un théâtre incontrôlé », la compagnie décrit son esthétique comme un « visage dans un face à face » qui met l’acteur au centre, privilégie l’instant présent et assume la mise en danger pour mieux capter la réalité.  L’acteur est un funambule qui improvise, se risque, joue avec les objets et les disciplines – musique, performance, arts visuels – pour créer un « moment d’imprévisible ».  La compagnie revendique également une transdisciplinarité où les scénographies font dialoguer corps, objets et technologies (écrans, son, lumière). Les performances recherchent l’empathie et l’émotion en impliquant le public dans une relation directe.  Cette recherche de liberté renvoie à l’imaginaire du pirate : refuser l’ordre établi, inventer ses propres règles et vivre « en marge ».

Le théâtre incontrôlé s’incarne dans les spectacles.  Paradis Perdu (Sauvage de monde) est présenté comme le récit d’un « acteur pirate » enfermé dans une solitude proche de l’univers de Camus. L’œuvre s’appuie sur la poésie automatique et le surréalisme pour libérer l’inconscient et questionner la place de l’individu dans la société.  Guillotine est une « pièce‑sismographe » qui raconte la reconstruction d’un homme agressé. La version algérienne, traduite par Mustapha Benfodil et interprétée par Ahmed Zitouni, franchit la Méditerranée pour faire vibrer des mémoires communes et créer un théâtre qui « croise les frontières » .  Il vit (Taïwan) est un monologue en mandarin structuré en trois tableaux : écriture improvisée, texte poétique et danse/transe.  La note d’intention rappelle qu’il s’agit de la génération qui est née après la chute du Mur de Berlin et a grandi sous l’ombre du VIH et des crises écologiques, sans utopies ni repères. Au Creux de la Brèche met en scène une femme et son violoncelle pour donner voix à des victimes d’inceste, à partir de témoignages et de recherches sociologiques.  BassTronaute raconte le rêve d’une contrebasse qui veut devenir astronaute, un conte musical destiné aux enfants pour raviver l’attrait pour l’instrument et célébrer la différence. Dans chaque création, Caravelle prend des risques esthétiques pour aborder des sujets brûlants, transposer des récits intimes en œuvres collectives et utiliser l’humour ou la poésie comme armes.

La compagnie ne se limite pas à des spectacles scéniques. Elle s’est investie dans le cinéma avec La dernière reine, film réalisé par Damien Ounouri et Adila Bendimerad pour lequel Antoine Guillot a coécrit le scénario. Le film raconte comment en 1516 le pirate Aroudj Barberousse libère Alger de la tyrannie des Espagnols, prend le pouvoir et affronte la reine Zaphira.  Choisir de raconter l’histoire d’un pirate dans une superproduction algérienne témoigne de l’intérêt de la Caravelle pour les figures rebelles et pour le détournement des récits historiques dominants.

Actions sur le territoire : aborder des ports méconnus

La Compagnie Caravelle refuse de s’amarrer uniquement aux grandes scènes.  L’axe « territoire » consiste à travailler avec des établissements de santé, de justice ou des villages isolés. Dans sa déclaration d’engagement, la compagnie explique qu’elle s’adresse à des publics qui n’ont « pas accès » aux institutions culturelles, en organisant des spectacles dans des EPHADs, des hôpitaux, des prisons et des territoires isolés des Alpes.  Elle propose également une mini‑tournée des Alpes pour partager les créations au plus près des habitants.  On y retrouve l’esprit des corsaires : plutôt que d’attendre que les spectateurs montent à bord, la Caravelle accoste dans les ports oubliés et partage ses trésors avec ceux qui en sont privés.

L’éducation artistique et culturelle (EAC) est un autre grand cap. La compagnie intervient dans des lycées, des universités, des écoles primaires et des établissements spécialisés pour transmettre les pratiques d’écriture, d’interprétation et de mise en scène.  Elle anime des ateliers de théâtre, des stages, des masterclass et des projets de classe‑spectacle où les élèves participent à toutes les étapes d’une création. Elle se rend dans les prisons et les EPHADs pour développer des modules qui utilisent la pratique artistique comme moyen d’émancipation. Ces actions de médiation dépassent la simple animation : elles correspondent à une philosophie de partage où chaque participant est considéré comme un membre d’équipage. L’atelier se transforme en pont de navire où l’on apprend à manier les mots comme des voiles et à tenir la barre de ses émotions.

Le volet médiatique de la compagnie participe lui aussi à l’idéologie pirate. En 2013, Antoine Guillot fonde Carnet d’Art, un magazine papier, webzine et maison d’édition qui publie romans, poésie, théâtre et photographie. Après une pause en 2019, le projet renaît sous forme de podcasts disponibles gratuitement en ligne. Produire des articles, podcasts et émissions de radio permet à la Caravelle d’élargir sa sphère d’influence en dehors des salles et de se jouer des frontières médiatiques. En instaurant un média indépendant, la compagnie trace ses propres routes et se protège des courants dominants de la presse culturelle.

Coopérations internationales : franchir les océans

L’attitude pirate de la Caravelle est aussi un désir d’exploration. Dès 2017, Antoine Guillot conçoit des passerelles avec Taïwan, l’Algérie et les Caraïbes .  Son texte Il vit est mis en scène en mandarin avec l’acteur taïwanais Chih Wei Tseng ; une version algérienne de Guillotine est créée avec Ahmed Zitouni ; un projet gigantesque de Bastille Day réunit plus d’une centaine de comédiens et musiciens sur l’île de Sainte‑Lucie en 2017 pour raconter la Révolution française en anglais.  Pendant ses résidences en Algérie, Antoine Guillot contribue à l’écriture du film La dernière reine et travaille sur une première version de Guillotine. La compagnie multiplie les séjours de formation et d’échanges : en 2022 elle organise un atelier sur le théâtre incontrôlé à Taïwan en partenariat avec la compagnie locale Sis Bro Production. Ces ponts culturels incarnent la stratégie pirate : plutôt que de s’implanter dans un port unique, Caravelle navigue de continent en continent, aborde les rivages d’autres cultures et partage ses techniques comme un butin.

Pourquoi « pirate » ?

L’appropriation du terme « pirate » ne relève pas du folklore mais d’une posture politique. La Compagnie Caravelle n’a rien d’un navire corsaire au sens criminel ; elle se réclame plutôt des pirates comme figures de résistance et d’autonomie. Son théâtre incontrôlé revendique la liberté de créer sans filtre, de circuler entre arts et territoires. Ses matelots n’obéissent pas à un capitaine autoritaire : ils font collectif, composent à plusieurs mains et partagent le cap. Les actions EAC et les mini‑tournées constituent un pillage inversé : on ne vole pas les ressources des territoires, on y dépose des trésors culturels. La Confrérie des Pirates est enfin un appel à la rébellion douce : organiser les artistes pour faire face aux aléas économiques et inventer des modes de production horizontaux.

Le choix du nom Caravelle renvoie à un type de navire utilisé par les explorateurs portugais du XVe siècle.  Ce bateau symbolise la conquête des océans et la découverte de nouveaux mondes. En s’y référant, la compagnie revendique l’idée d’un voyage collectif et d’une exploration artistique. Le navire Caravelle de l’histoire a souvent servi à transporter des pirates ou des corsaires ; de la même manière, la troupe transporte des artistes prêts à s’affranchir des codes. Cette analogie traverse ses créations : le décor de Guillotine évoque un « mur de lumière » où le public est témoin d’un corps en danger, rappelant la solitude des flibustiers face à la mer. Les improvisations de Il vit et les danses‑trance de Guillotineressemblent à des moments d’ivresse au bord du gouffre.

Conclusion : gouvernail vers l’avenir

Depuis plus de quinze ans, La Compagnie Caravelle sillonne les mers de la création, accompagnée par un équipage hétéroclite et curieux. Ses « pirateries » sont des actes de générosité : partager l’art avec les populations éloignées, dépoussiérer les récits et ouvrir les frontières.  Les pirates de Caravelle s’inspirent du passé (musées, textes classiques, mythes), s’engagent dans le présent (questions sociales, violences, maladie, inceste) et inventent l’avenir en multipliant les coopérations internationales. Leur navire continue de voguer grâce aux matelots et à tous ceux qui, en Bretagne, en Savoie, à Alger, à Taïwan ou dans les Caraïbes, acceptent d’embarquer pour une aventure où la liberté, l’improvisation et l’émerveillement restent les seules boussoles.